Il défie désormais la communauté internationale. Paul Kagame a choisi la confrontation. La confrontation avec les États-Unis, avec l’ONU et, au-delà, avec l’ensemble de l’architecture diplomatique internationale. Le dirigeant rwandais ne se dit ni acculé ni vaincu. Bien au contraire. L’homme fort de Kigali a fait le choix de l’épreuve de force, préférant l’insubordination politique à la retenue stratégique, la provocation verbale à l’apaisement diplomatique.
Face aux menaces croissantes de sanctions, face aux accusations répétées portées par les Nations unies et relayées avec fermeté par le Congrès américain, Paul Kagame refuse de se plier. Il conteste. Bizarrement, Il provoque jusqu’à franchir une ligne rarement franchie par un chef de l’État en exercice : dire publiquement aux responsables américains « d’aller en enfer ».
« Au lieu d’être étouffé par toutes ces menaces, je serai étouffé en étant provocateur et en vous disant d’aller en enfer ». Cette phrase, lancée ce jeudi à l’ouverture du dialogue national Umushyikirano à Kigali, n’a rien d’un dérapage. Elle constitue un acte politique. Un message volontairement violent adressé aux sénateurs américains qui exigent des sanctions, aux institutions internationales qui multiplient les mises en garde à une communauté internationale que Kigali accuse d’aveuglement et de duplicité.
Un discours de dénégation et de défi
À Kigali, Paul Kagame a récusé une nouvelle fois l’ensemble des accusations visant son pays. Selon lui, la guerre en République démocratique du Congo n’a « ni été déclenchée par le Rwanda, ni commencé à partir du Rwanda ». L’origine du conflit serait connue de tous, mais volontairement passée sous silence. Il affirme ne plus vouloir la répéter, tout en martelant que Kigali n’en porte aucune responsabilité.
Le président rwandais a recentré son argumentaire sur un thème devenu récurrent : la présence, sur le territoire congolais, des rebelles hutus rwandais des FDLR et la persistance de ce qu’il qualifie d’idéologie génocidaire. « Le problème que le Rwanda a avec la RDC concerne principalement les FDLR qui y sont présents, ainsi que l’idéologie génocidaire. Et chaque fois, ces FDLR pointent du doigt le Rwanda en disant : « Nous venons, nous venons vous faire encore ce que nous avions fait dans le passé ». Mais voilà, on dit que nous sommes en RDC pour chercher les minerais. On prétend que c’est la cause de notre conflit avec la RDC. On affirme aussi que nous sommes un petit pays et que nous voulons aller en RDC pour prendre des territoires et étendre notre pays ».
À ses yeux, il s’agit là du seul problème fondamental entre Kigali et Kinshasa. Toute autre lecture serait, selon lui, une falsification. Aux accusations de pillage des ressources congolaises, Paul Kagame oppose un démenti catégorique. Il rejette toute motivation économique, toute ambition territoriale, toute volonté d’expansion.
« Si nous étions vraiment en RDC pour les minerais, le Rwanda serait cent fois plus riche que ce que nous sommes aujourd’hui », a-t-il affirmé, tentant de désamorcer une accusation qui s’est imposée au cœur du débat international.
Interpellé à plusieurs reprises par des diplomates étrangers sur le nombre de combattants FDLR présents en RDC, Paul Kagame a répondu avec ironie à l’argument de l’âge avancé de certains d’entre eux. Même âgés, a-t-il soutenu, leur présence demeure une réalité. Et surtout, l’idéologie qu’ils portent se transmettrait à de nouvelles générations, formées et enrôlées dans les rangs de la milice.
Maintes fois, j’ai rencontré les ambassadeurs de différents pays, ici ou à l’étranger, ainsi que des ministres de divers pays. Lorsqu’on parle de la question de la RDC, l’une des questions qu’ils posent souvent est celle du nombre d’Interahamwe/FDLR présents en RDC. C’est une manière de dire que vous en faites un grand problème, alors que cela ne l’est pas. D’autres disent que certains d’entre eux ont presque 90 ans. Je leur réponds : si vous dites qu’ils ont 90 ans, cela signifie qu’ils sont là. Aussi, avec 90 ans, si vous avez des enfants que vous avez formés et à qui vous avez inculqué cette idéologie, et qu’ils finissent par devenir miliciens ou combattants au sein des FDLR, comment, dans ce cas, avoir 90 ans devient-il insignifiant ?.
Dans cette logique, le Rwanda se présenterait comme un État confronté à une menace existentielle persistante depuis 1994, justifiant des « mesures défensives » qu’il affirme sans lien avec les ressources congolaises. Kigali accusé, par ailleurs, les autorités congolaises d’avoir hébergé, armé et parfois intégré des éléments FDLR au sein de l’armée régulière, renforçant, selon Kagame, l’insécurité régionale.
Concernant son homologue congolais Félix Tshisekedi, le dirigeant rwandais estime qu’il est traité avec attention par la communauté internationale alors que c’est lui le problème estimé-a-t-il. “Vous traitez un président, un gouvernement comme un enfant gâté ».
La rupture américaine, Washington hausse le ton
À Washington, le discours de Paul Kagame a du mal à passer. Le ton a changé. Rarement le Congrès américain aura exprimé une telle fermeté sur le dossier rwandais. Le silence a cédé la place à des prises de position publiques et directes. Personne ne gobe les mensonges de Kigali. Des sénateurs américains évoquent dorénavant ouvertement des sanctions contre des responsables rwandais, y compris le président Paul Kagame. En cause : le non-respect persistant des Accords de Washington, signés en décembre 2025 entre la RDC et le Rwanda. Pour les élus américains, les engagements pris doivent être respectés, sans faux-semblants. Chris Smith, président de la sous-commission Afrique de la Chambre des représentants, a appelé l’administration américaine à des sanctions ciblées, estimant qu’aucune réponse partielle ne saurait produire des résultats durables.
La Commission des affaires étrangères du Sénat a, de son côté, dénoncé l’occupation persistante de zones de l’est de la RDC par le M23 soutenu par Kigali, et exigé un retrait complet des forces rwandaises. Les sénateurs Jim Risch et Jeanne Shaheen ont souligné que toute avancée réelle dépendait d’obligations mesurables. Jeanne Shaheen a publiquement appelé à tenir le M23 pour responsable des violations des accords.
Face à ces tollés, l’administration américaine étudie la possibilité d’établir des sanctions ciblées contre les responsables rwandais. La machine est en marche. Kigali apparaît de plus en plus isolé sur le plan diplomatique.
Les véritables FDLR s’appellent récoltes et minerais, selon Julien Paluku
Lors de la Journée nationale de mémoire des victimes des atrocités de cette guerre commémorée le 27 janvier 2026 à Kinshasa, le ministre du Commerce extérieur a dévoilé le plan rwandais derrière cette agression. Selon Julien Paluku, les véritables FDLR que poursuit le Rwanda en RDC s’appellent récoltes et minerais. « A chaque fois que Paul Kagame évoque les FDLR, il faut entendre autre chose que les récoltes et les minerais qui se trouvent chez nous au Nord-Kivu et au Sud-Kivu ».
Pour l’ancien gouverneur du Nord-Kivu, la guerre dans l’est du pays s’inscrit dans une logique économique de prédation. « Le Rwanda a une stratégie, la première c’est de détruire le capital humain congolais parce que le capital humain est un facteur important. Comme vous le savez, nous avons plus de 7 millions d’habitants qui sont déplacés, et vous pouvez vous rendre compte que 7 millions de déplacés, c’est l’équivalent de la population du Lesotho, du Botswana et du Togo. Le Rwanda a 10 millions d’habitants et le marché le plus sûr, c’est la République démocratique du Congo, voilà pourquoi le Rwanda détruit la capacité productive locale », a-t-il détaillé.
Deuxième élément, c’est le secteur minier qui fait l’objet de pillage. Lorsque j’ai été élu gouverneur en 2007, le revenu minier du Rwanda était de 70 millions de dollars avec la prédation du RCD soutenu par le Rwanda à l’époque. Mais voilà les chiffres de 2025, aujourd’hui, le revenu du Rwanda dans le secteur minier est de 2 milliards, ça explose. « De 70 millions à 2 milliards de dollars. Vous comprenez pourquoi la guerre s’est étendue à Bukavu. Ils disent qu’ils sont allés traquer les FDLR c’est faux, les premiers FDLR s’appellent les récoltes, et les deuxièmes s’appellent minerais ».
Une fuite en avant
À force de défier, Paul Kagame s’expose. En s’attaquant verbalement aux États-Unis, en récusant les rapports onusiens, en refusant toute remise en question, le président rwandais s’aligne dans une logique d’affrontement dont l’issue risque d’être regrettable pour lui. L’histoire est sans indulgence pour les dirigeants qui ont confondu fermeté et déni, souveraineté et isolement. « On ne défie pas durablement Washington, l’ONU et l’ordre international sans en payer le prix », prévient un diplomate occidental en poste à Paris. L’entêtement n’a jamais constitué une stratégie de survie politique. Il en est souvent le prélude.