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RDC : entre désillusion politique et quête de paix, la société civile de l’Est s’exprime sur le FRN

by Mérite Jean-Paul

À Goma, des représentants de la société civile du Nord-Kivu affirment que l’épuisement des populations face à l’insécurité, aux restrictions et aux promesses politiques non tenues nourrit leur adhésion à de nouvelles perspectives de changement. Dans une déclaration à la presse mardi 20 octobre 2026 dans la ville de Goma au Nord-Kivu, dans l’Est de République démocratiquedu Congo, ils présentent la création du Front pour la refondation de la nation (FRN), initié par l’ancien président Joseph Kabila, comme une réponse possible à la crise.

Ils réaffirment toutefois leur attachement au dialogue et à la voie diplomatique, qu’ils considèrent comme les moyens de parvenir à une paix durable.À l’Est de la République démocratique du Congo, la crise sécuritaire ne se mesure pas seulement à l’étendue des territoires affectés par les affrontements. Elle se lit aussi dans les difficultés quotidiennes des populations, les déplacements, les restrictions de circulation, les inquiétudes liées à l’avenir et le sentiment d’abandon exprimé par une partie des habitants.

C’est sur ce terrain que s’inscrit la prise de position d’acteurs de la société civile réunis à Goma autour de la création du Front pour la refondation de la nation (FRN), une initiative politico-militaire associée à l’ancien président Joseph Kabila.Dans leur déclaration, des représentants des forces vives, des organisations de défense des droits humains, des acteurs sociaux, des personnalités indépendantes et des notables du Nord-Kivu dressent un tableau particulièrement sévère de la situation politique et sécuritaire du pays.

Ils mettent en cause la gouvernance du président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, à laquelle ils imputent une part importante de la dégradation de la situation dans l’Est.Au-delà de cette critique, leur message traduit une évolution de leur discours politique : face à la persistance des violences et à l’insuffisance des résultats qu’ils attribuent aux initiatives gouvernementales, ils disent comprendre que des populations puissent se tourner vers de nouveaux acteurs à la recherche d’une issue à leurs souffrances.

« La population est à bout de sa résilience », résume Hervé Amani, acteur de la société civile de l’Est.

Selon lui, la démarche engagée vise à faire remonter les attentes des habitants plutôt qu’à imposer une décision prise en vase clos.

« Ce n’est pas notre décision seule de dire que nous soutenons. Nous avons canalisé les aspirations d’une population en détresse, d’une population délaissée et abandonnée par les dirigeants qui sont censés la protéger », explique-t-il.

Cette déclaration place au centre du débat la question de la représentation politique des populations de l’Est : qui peut prétendre porter leurs aspirations, et à quelles conditions une initiative politique peut-elle être considérée comme une réponse à leurs attentes ?, Une population éprouvée par des années de violences, Pour comprendre cette prise de position, les signataires invitent à replacer la crise actuelle dans la durée. Dans plusieurs parties de l’Est congolais, les violences armées, les déplacements de population et les difficultés d’accès aux services essentiels ont profondément bouleversé la vie des communautés.

L’insécurité affecte également les activités économiques, les déplacements professionnels, la scolarité et l’accès aux soins.Dans leur déclaration, les acteurs de la société civile traduisent cette accumulation de souffrances par une succession de formules destinées à rendre compte de la vulnérabilité des habitants.

« Ceux qui ne sont pas tués par les balles sont bombardés par des drones », écrivent-ils, avant d’évoquer les victimes de violences à l’arme blanche, les personnes détenues et les malades confrontés à des difficultés de prise en charge.Ces propos, particulièrement durs, expriment leur perception d’une population exposée à plusieurs formes de menaces, sans garantie suffisante de protection. Ils dénoncent également ce qu’ils considèrent comme une stigmatisation de certaines communautés, parfois accusées d’être liées à des forces ennemies ou de ne pas appartenir pleinement à la nation.

Derrière cette rhétorique se trouve une question fondamentale : comment restaurer la confiance entre l’État et des populations qui disent ne plus se sentir suffisamment protégées par les institutions publiques ?Pour les signataires, la responsabilité des pouvoirs publics ne se limite pas à la conduite des opérations militaires. Elle comprend également la protection des civils, la garantie des libertés, l’accès aux services de base et la préservation de l’égalité des citoyens devant la loi.

Leur message souligne ainsi que la crise de l’Est est, à leurs yeux, autant politique et institutionnelle que militaire. Une réponse exclusivement sécuritaire ne saurait suffire si elle ne s’accompagne pas de mesures concrètes en faveur des populations.Félix Tshisekedi au cœur des critiquesLa déclaration met directement en cause la gouvernance du président Félix Tshisekedi. Ses auteurs estiment que la criminalisation présumée des voix critiques, les tensions avec l’opposition et les difficultés rencontrées par certains acteurs de la société civile et des médias ont contribué à accentuer les divisions politiques.Ils dénoncent également des pratiques qu’ils qualifient de prédatrices et évoquent des accusations de détournements de fonds publics, de blanchiment d’argent à l’étranger et de mauvaise gestion des ressources destinées à des programmes sociaux.

Le document fait notamment référence à la gestion des fonds consacrés à la riposte contre la maladie à virus Ebola, estimant que les détournements allégués auraient eu des conséquences sur la prise en charge des malades.Ces accusations, qui engagent la responsabilité de personnes et d’institutions, relèvent de la position des signataires et nécessitent, pour être établies, des éléments documentaires et des vérifications indépendantes. La déclaration ne constitue pas, à elle seule, une preuve judiciaire des faits dénoncés.Sur le plan sécuritaire, les représentants de la société civile reprochent également au pouvoir central ses choix militaires et diplomatiques. Ils évoquent la présence de forces étrangères et de mercenaires, l’armement de civils ainsi que les tensions avec certains pays voisins.

Ils dénoncent par ailleurs des restrictions affectant les déplacements et l’accès à l’aide humanitaire dans certaines zones, notamment dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.Leur critique repose sur une conviction : les décisions politiques et militaires prises à Kinshasa ne produiraient pas les résultats attendus par les populations de l’Est.Hervé Amani illustre cette frustration en évoquant les promesses répétées de reconquête des territoires et de rétablissement de l’autorité de l’État.

« Depuis 2023, 2024, 2025, 2026 aujourd’hui, on dit tous les jours qu’on viendra vous libérer, qu’on va récupérer Goma, qu’on va récupérer Bukavu et tous les territoires. Mais où sont les résultats ? », interroge-t-il.Cette déclaration exprime l’impatience d’un acteur qui estime que les annonces politiques n’ont pas suffisamment répondu aux attentes des populations.

Elle met en évidence le décalage entre les objectifs proclamés par les autorités et la perception de la situation par certains habitants de l’Est.Pour ces acteurs, la restauration de la confiance exige désormais des résultats mesurables : la sécurité des civils, la reprise des activités économiques, la liberté de circulation et le retour progressif à une vie normale.Joseph Kabila et le FRN : une nouvelle perspective pour des populations en quête d’issue ?C’est dans ce contexte de défiance que les signataires abordent la création du Front pour la refondation de la nation par l’ancien président Joseph Kabila.

Selon leur déclaration, des consultations auraient été menées auprès de points focaux de l’espace oriental, de responsables religieux, d’acteurs sociaux, d’organisations citoyennes et de structures féminines. Les signataires affirment que ces échanges leur ont permis de recueillir des attentes qu’ils jugent révélatrices du niveau de frustration des populations.Ils présentent la création du FRN comme une initiative qui, selon leur lecture, intervient après plusieurs années de tensions politiques et de restrictions qu’ils estiment avoir affecté l’ancien chef de l’État et son camp.

Les auteurs du document reconnaissent néanmoins que la mise en place d’une structure politico-militaire peut avoir des conséquences sur la situation sécuritaire du pays. Cette réserve est importante : le soutien exprimé à une initiative politique ne supprime ni les risques liés à la poursuite des hostilités ni les interrogations sur les moyens employés pour atteindre ses objectifs.Pour les signataires, cependant, le débat ne peut être dissocié de ce qu’ils décrivent comme l’échec des mécanismes de dialogue à produire une solution jugée satisfaisante par les populations concernées.

Ils reprochent au président Félix Tshisekedi de ne pas avoir suffisamment donné suite aux appels en faveur d’un dialogue politique inclusif, notamment ceux attribués à la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), à l’Église du Christ au Congo (ECC) et à d’autres acteurs engagés dans la recherche de la paix.À leurs yeux, le refus ou l’insuffisance du dialogue a contribué à réduire les espaces de compromis et à renforcer les tensions.La création du FRN est ainsi présentée dans leur déclaration comme une réponse possible à un sentiment d’impasse politique. Ils estiment que l’expérience de Joseph Kabila, qui a dirigé le pays pendant plusieurs années, pourrait constituer un atout dans la recherche d’une issue à la crise.Cette appréciation demeure toutefois celle des signataires. L’expérience d’un ancien dirigeant ne garantit pas, à elle seule, la capacité d’une nouvelle structure à rétablir la sécurité, à restaurer la confiance entre les communautés ou à construire un consensus national.La question centrale reste donc celle des objectifs précis du FRN, de ses méthodes, de ses engagements envers les populations civiles et de sa capacité à contribuer à une solution politique durable.

« Quiconque se présentera comme apporteur de solution »Dans son intervention, Hervé Amani insiste sur le sentiment d’abandon qui, selon lui, caractérise aujourd’hui une partie de la population.« Quiconque se présentera comme apporteur de solution à ses problèmes, il ne sera que derrière lui pour lui apporter son soutien », affirme-t-il, décrivant une population qui ne se reconnaîtrait plus dans les promesses répétées des autorités.

L’acteur de la société civile évoque également les conséquences de la crise sur la vie quotidienne : difficultés d’accès aux services bancaires, perturbations des activités universitaires et contraintes pesant sur les infrastructures de transport.Ces éléments illustrent, dans son argumentation, l’ampleur des difficultés auxquelles les habitants sont confrontés. Ils traduisent aussi une attente qui dépasse le seul enjeu militaire : les populations veulent pouvoir travailler, étudier, commercer, se déplacer et accéder aux services essentiels sans vivre sous la menace permanente des violences.

Cependant, l’affirmation selon laquelle les populations soutiendraient tout acteur proposant une solution ne saurait être considérée comme la preuve d’un consensus général. Les opinions peuvent varier selon les territoires, les communautés, les expériences vécues et les attentes individuelles.Pour établir l’ampleur réelle de ce soutien, des consultations indépendantes, transparentes et représentatives seraient nécessaires. Il importe notamment de distinguer la position des organisations signataires de celle de l’ensemble des habitants de l’Est de la RDC.Cette distinction est d’autant plus importante que les populations civiles restent les premières exposées aux conséquences des affrontements.

Leur volonté de changement ne peut être automatiquement assimilée à une adhésion à la lutte armée.Jean-Paul Paluku Ngahangondi : « Il appartient au peuple de se prendre en charge »Jean-Paul Paluku Ngahangondi, représentant du Consortium international pour les droits humains au Congo (CIDHC), inscrit cette prise de position dans une lecture plus large de la crise nationale.

Selon lui, la situation ne concerne pas uniquement Goma et Bukavu, mais doit être examinée à l’échelle de l’ensemble du pays, où plusieurs régions sont confrontées à des violences, à des difficultés de gouvernance et à des atteintes aux droits humains.

« Il appartient au peuple de se prendre en charge et de tracer son destin avec ses attentes, tout en espérant que la crise soit résolue », déclare-t-il.Son intervention met en avant ce qu’il considère comme les limites des réponses apportées jusqu’ici par les autorités. Il cite les massacres de civils, les violations des droits humains et les difficultés rencontrées par les initiatives diplomatiques, malgré la conclusion de différents accords.

Il critique également les réactions des autorités face aux propositions de dialogue portées par des organisations religieuses et d’autres acteurs impliqués dans la recherche de la paix.Pour lui, la population ne peut être indéfiniment appelée à patienter sans que des améliorations tangibles ne soient observées sur le terrain.Il évoque notamment les besoins essentiels des habitants : vivre en sécurité, accéder à leurs champs, exercer leurs activités économiques et bénéficier des services sociaux indispensables.

Cette approche ramène le débat à une exigence centrale : les initiatives politiques doivent être évaluées à partir de leurs effets concrets sur la vie des populations, et non uniquement à travers leurs déclarations ou leurs ambitions.Entre soutien politique et exigence de paix, une position à clarifier, Si les intervenants expriment une forte défiance envers le pouvoir de Kinshasa et présentent le FRN comme une perspective de changement, ils affirment parallèlement que le dialogue reste indispensable à la résolution de la crise.

Hervé Amani insiste sur ce point, rappelant que la société civile de l’Est dit poursuivre ses démarches diplomatiques avec d’autres parties prenantes.« Les armes n’ont jamais fini la guerre. Le dialogue a toujours été une solution salvatrice », soutient-il.

Il évoque les démarches menées par plusieurs organisations et institutions régionales et internationales, notamment la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), l’Union africaine et les Nations unies.Cette référence à la diplomatie révèle une tension au cœur de leur message. D’un côté, les signataires expriment leur compréhension, voire leur soutien, à l’égard d’une initiative qu’ils qualifient de politico-militaire. De l’autre, ils affirment que la sortie de crise doit passer par le dialogue et des efforts diplomatiques.

La coexistence de ces deux positions soulève plusieurs questions : quelle place le FRN entend-il accorder aux négociations ? Quels engagements prend-il en matière de protection des civils ? Comment éviter que l’ouverture d’un nouveau front ne prolonge les souffrances que ses soutiens disent vouloir faire cesser ?Ces interrogations sont déterminantes pour apprécier la portée réelle de cette initiative. Dans un contexte où les civils paient un lourd tribut aux affrontements, toute démarche politique prétendant répondre à leurs attentes doit être examinée à l’aune de ses objectifs, de ses moyens et de ses conséquences possibles.

Le dialogue, pour sa part, ne peut se limiter à une déclaration de principe. Il suppose des engagements vérifiables, la participation des acteurs concernés, le respect des droits fondamentaux et la recherche de garanties susceptibles de prévenir une reprise des violences.Le retour de la confiance, principal enjeu de la criseAu-delà de la controverse autour de Joseph Kabila et du FRN, la déclaration de la société civile de l’Est met en lumière un problème plus profond : la crise de confiance entre une partie de la population et les institutions chargées de la protéger.Lorsque les habitants estiment que les promesses ne sont pas suivies d’effets, que les violences se poursuivent et que les services publics ne répondent pas à leurs besoins, le discours politique perd progressivement de sa crédibilité.

Dans un tel environnement, les initiatives concurrentes peuvent trouver un écho auprès de personnes en quête de sécurité et de changement.Mais la recherche d’une alternative ne dispense aucune force politique, aucun mouvement ni aucune institution de rendre compte de ses actes. La légitimité d’une initiative ne peut reposer uniquement sur le rejet d’un pouvoir en place. Elle se construit aussi à travers la clarté de son programme, le respect des droits humains, la protection des civils et la capacité à proposer une issue durable au conflit.Pour les habitants de l’Est, les priorités exprimées dans les interventions restent concrètes : pouvoir circuler sans crainte, accéder aux champs, reprendre les activités économiques, envoyer les enfants à l’école, se faire soigner et vivre sans être exposés aux violences.C’est à partir de ces attentes que les différentes initiatives politiques et diplomatiques devraient être appréciées.

En présentant le FRN comme une réponse possible aux souffrances des populations, les acteurs de la société civile signataires font le choix d’une prise de position politique forte. Leur déclaration témoigne d’un mécontentement qu’ils estiment largement partagé, mais dont l’étendue devrait être établie par des consultations indépendantes.L’avenir de cette initiative dépendra notamment de sa capacité à préciser ses objectifs, à clarifier ses moyens d’action et à démontrer en quoi elle pourrait contribuer à la paix plutôt qu’à la prolongation des affrontements.

Signalons que , dans l’Est de la RDC, où les populations attendent depuis des années une amélioration durable de leur sécurité, la véritable mesure de toute promesse politique restera la même : sa capacité à protéger les vies humaines et à rendre aux citoyens la possibilité de vivre dignement.

Mérite BAHOGWERHE JEAN-PAUL

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