Depuis Assise, en Italie, le cardinal Fridolin Ambongo Besungu a dressé un réquisitoire contre la marchandisation de la vie humaine en République démocratique du Congo. Face à la persistance des conflits armés, particulièrement dans l’Est du pays, l’archevêque métropolitain de Kinshasa estime que la paix ne pourra être durable sans une meilleure répartition des richesses et un dialogue politique ouvert, y compris aux adversaires.
Une prise de position qui relance le débat sur les conditions d’un règlement politique de la crise congolaise.La guerre dans l’Est de la République démocratique du Congo ne se résume pas aux affrontements armés, aux positions militaires conquises ou perdues, ni aux rivalités entre acteurs politiques et sécuritaires. Elle révèle également, selon le cardinal Fridolin Ambongo Besungu, une crise plus profonde : celle de la valeur accordée à la vie humaine face aux intérêts économiques et à la convoitise des ressources naturelles.
C’est le constat développé par l’archevêque métropolitain de Kinshasa lors de son intervention, le 26 octobre 2026, à Assise, en Italie, dans le cadre de la rencontre internationale organisée par la Communauté de Sant’Egidio autour du thème de la paix à l’ère de la force. Le prélat y a dénoncé une logique dans laquelle les richesses minières du Congo deviennent, à ses yeux, un facteur d’alimentation des conflits plutôt qu’un levier de développement pour les populations.
« Pourquoi cette guerre dure-t-elle ? Parce que, au Congo, l’être humain a perdu sa valeur », a-t-il déclaré, avant de déplorer que la dignité humaine soit reléguée au second plan derrière la recherche des minerais et des richesses.
Pour le cardinal, le paradoxe congolais est particulièrement frappant : un pays doté d’importantes ressources naturelles demeure confronté à des violences persistantes et à une pauvreté qui touche une grande partie de sa population. Dans son intervention, il a notamment cité le coltan, la cassitérite et l’or, des minerais dont l’exploitation et le commerce occupent une place importante dans les économies de plusieurs régions de l’Est du pays.Les richesses minières au cœur d’une double injustice, Au-delà du constat sécuritaire, le cardinal Ambongo a placé la question de la justice sociale au centre de son analyse.
Il distingue deux formes d’injustice qui, selon lui, contribuent à entretenir la crise congolaise : l’une interne, liée à la concentration des richesses, et l’autre externe, associée aux intérêts étrangers qui convoitent les ressources du pays.
« Il y a là une double injustice : une injustice intérieure, quand la richesse se concentre entre les mains d’une petite minorité tandis que l’immense majorité vit dans la pauvreté ; et une injustice extérieure, quand des intérêts étrangers, voisins ou lointains, se disputent nos ressources », a-t-il expliqué.
Cette lecture met en lumière une contradiction persistante : la richesse du sous-sol ne se traduit pas nécessairement par une amélioration des conditions de vie des populations qui vivent sur les territoires concernés. Dans les zones affectées par les conflits, l’exploitation des ressources naturelles soulève des interrogations sur les circuits commerciaux, les bénéfices tirés de leur vente et les responsabilités des différents acteurs impliqués.
Le cardinal ne présente donc pas la crise uniquement comme une confrontation militaire. Il l’inscrit aussi dans une problématique économique et morale, où la recherche du profit risque de prendre le pas sur la protection des civils, la justice sociale et le développement collectif.Sa critique s’adresse également aux acteurs extérieurs qui, selon lui, continuent de tirer profit de l’exploitation des ressources congolaises. En reprenant une interpellation formulée par le pape François lors de sa visite à Kinshasa, en janvier 2023, il a réaffirmé son opposition à la transformation de l’Afrique en simple réservoir de matières premières.
Cette dénonciation rejoint une question centrale pour la RDC : comment convertir ses richesses naturelles en opportunités économiques, en services publics et en perspectives d’avenir pour ses citoyens, plutôt qu’en facteurs de rivalités et d’instabilité ?« Un dialogue qui exclut ceux avec qui l’on est en guerre n’est pas un dialogue »Sur le terrain politique, le cardinal Ambongo a consacré une partie importante de son intervention à la nécessité d’un dialogue national inclusif.
Son message intervient alors que les autorités congolaises, les responsables religieux et différents acteurs politiques cherchent des voies de sortie à la crise sécuritaire et aux divisions internes.Le prélat défend une approche qui ne limite pas les discussions aux seuls acteurs partageant les mêmes positions. À ses yeux, un processus de paix crédible doit pouvoir associer les parties dont les divergences, parfois violentes, constituent précisément l’un des obstacles à la stabilité du pays.
« Un dialogue qui exclut ceux avec qui l’on est en guerre n’est pas un dialogue : c’est un monologue », a-t-il affirmé.Cette déclaration résume sa conception de la négociation politique : il ne suffit pas de réunir les acteurs déjà disposés à s’entendre. Il faut également créer les conditions permettant aux adversaires de se parler, de confronter leurs exigences et de rechercher un compromis, sans pour autant effacer les responsabilités liées aux violences ni renoncer aux exigences de justice.
Le cardinal reconnaît cependant la profondeur des blessures provoquées par les conflits. Il admet que les méfiances sont réelles et que le sang versé appelle justice. Mais il estime que ces réalités ne doivent pas devenir des obstacles définitifs à toute négociation.
« La paix ne se fait pas entre amis ; elle se fait entre adversaires qui acceptent de se reconnaître comme frères », a-t-il insisté.
L’enjeu est donc de parvenir à concilier deux impératifs : la recherche d’une paix négociée et la nécessité de tenir compte des souffrances des victimes. Dans cette perspective, le dialogue ne devrait pas être assimilé à une approbation des actes des groupes armés, mais envisagé comme un moyen de rechercher une issue politique à une crise qui continue de fragiliser la cohésion nationale.
Un message adressé au pouvoir sans accusation nominativeLes propos du cardinal Ambongo peuvent être lus comme une interpellation de l’ensemble de la classe politique congolaise, y compris des autorités qui définissent les conditions d’un éventuel dialogue national.Lors de son intervention à Assise, le prélat n’a pas nommé le président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo dans les passages consacrés aux exclusions et aux lignes rouges. Il a toutefois critiqué les mécanismes qui, selon lui, empêchent les différents protagonistes de se retrouver autour d’une même table.
« Aujourd’hui, pourtant, ce dialogue est bloqué. On pose des préalables, on trace des lignes rouges, on décide à l’avance qui pourra s’asseoir à la table et qui en sera exclu », a-t-il déclaré.
Cette prise de position intervient dans un contexte où le chef de l’État a annoncé, le 17 juillet 2026, son intention d’organiser un dialogue national inclusif, à l’issue d’une rencontre avec des représentants des confessions religieuses. À cette occasion, le cardinal Ambongo avait salué l’annonce présidentielle et exprimé sa reconnaissance au chef de l’État.La déclaration d’Assise met ainsi en évidence une question essentielle : au-delà de l’annonce d’un dialogue, quels acteurs seront admis à participer au processus, selon quelles modalités et avec quelles garanties ?Le désaccord porte notamment sur la définition du caractère inclusif des discussions et sur les conditions préalables à leur ouverture.
Pour le cardinal, des exclusions décidées à l’avance risquent de réduire la portée d’un processus censé contribuer à la résolution de la crise.Il ne s’agit donc pas seulement de convoquer une rencontre politique, mais de déterminer si celle-ci permettra d’aborder les causes profondes des conflits et d’associer les acteurs nécessaires à la recherche d’une solution durable.La force militaire ne suffit pas, selon le prélat, Dans son discours, l’archevêque de Kinshasa a également mis en garde contre l’idée selon laquelle une victoire militaire pourrait, à elle seule, garantir la paix.
« La force militaire seule n’apportera pas la paix au Congo ; seul un processus politique inclusif le pourra », a-t-il soutenu.Cette position repose sur une distinction entre la capacité à imposer un rapport de force et celle de construire un règlement durable. Les opérations militaires peuvent modifier la situation sur le terrain, mais elles ne règlent pas nécessairement les différends politiques, les revendications des parties ni les tensions qui favorisent la reprise des hostilités.Le cardinal a résumé cette opposition en une formule qui donne à son intervention sa dimension humaine : « La force des armes produit des vainqueurs et des vaincus, des veuves et des orphelins. La force du dialogue produit des frères. C’est cette force-là que nous sommes venus chercher à Assise. »Cet appel ne signifie pas que les exigences de sécurité doivent être abandonnées. Il souligne plutôt, dans la logique défendue par le prélat, la nécessité de combiner la protection des populations avec une démarche politique capable de s’attaquer aux causes et aux conséquences des affrontements.
Pour les communautés meurtries par les violences, la paix ne peut en effet se mesurer uniquement à la diminution des combats. Elle suppose également le retour de la sécurité, la possibilité de retrouver ses moyens de subsistance, la reconstruction des liens sociaux et la perspective de vivre sans craindre de nouvelles violences.Le rôle des Églises dans la recherche d’une issue politiqueL’intervention d’Assise s’inscrit dans la continuité de l’engagement de l’Église catholique et de l’Église du Christ au Congo (ECC) en faveur d’un processus de réconciliation nationale.Les deux institutions religieuses ont notamment porté l’idée d’un « Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble », présenté comme une démarche destinée à favoriser l’écoute, la cohésion nationale et la recherche de solutions aux crises qui traversent le pays.
Le cardinal Ambongo a rappelé que cette initiative ne devait pas être comprise comme un programme partisan, mais comme une méthode visant à permettre aux Congolais de réfléchir ensemble à leur avenir.L’objectif est de dépasser les rivalités entre personnalités et les calculs politiques pour recentrer les discussions sur les intérêts collectifs. Une telle démarche suppose toutefois que les différents acteurs acceptent de participer au processus et que les discussions débouchent sur des engagements concrets.Le défi demeure considérable : établir un cadre auquel les protagonistes accordent suffisamment de confiance, identifier les questions prioritaires et transformer les engagements politiques en mesures susceptibles de produire des résultats sur le terrain.Assise, un plaidoyer pour une paix fondée sur la dignité humaineEn intervenant à Assise, le cardinal Ambongo a replacé la crise congolaise dans une réflexion plus large sur les limites de la force et la nécessité de préserver la dignité humaine dans les relations entre les peuples.Son discours associe trois dimensions indissociables : la protection de la vie humaine, une répartition plus juste des richesses et l’ouverture d’un dialogue politique capable d’inclure les adversaires.Derrière sa dénonciation de l’exploitation des minerais se trouve une interrogation sur les finalités du développement : à quoi servent les richesses naturelles si elles ne contribuent pas à améliorer les conditions de vie des populations ? Et quelle paix peut être durable si les causes économiques, sociales et politiques des conflits demeurent sans réponse ?Le message du prélat se veut également un avertissement contre la normalisation de la guerre.
Après des années de violences, la lassitude des populations ne doit pas conduire à considérer les affrontements comme une fatalité. Mais pour que l’espoir d’une solution politique se concrétise, les appels au dialogue devront être suivis d’initiatives, de compromis et de garanties vérifiables.À Assise, le cardinal Ambongo a ainsi défendu une conviction : la paix congolaise ne pourra se construire durablement ni sur la seule confrontation militaire ni sur des discussions dont les participants seraient déterminés à l’avance au point d’écarter les adversaires indispensables à la recherche d’un accord.Reste désormais à savoir si les acteurs politiques congolais pourront transformer cette exigence d’inclusion en un processus crédible, capable de répondre aux attentes d’une population éprouvée par les conflits. Car, au-delà des discours prononcés à Rome ou à Kinshasa, c’est sur le terrain que se mesurera la portée réelle de toute initiative de paix.
Mérite BAHOGWERHE JEAN-PAUL