La progression de la maladie à virus Ebola en République démocratique du Congo remet au centre du débat la question de l’efficacité de la riposte, de la transparence dans la gestion des ressources et de la responsabilité des autorités face à une crise sanitaire qui continue de faire des victimes.
Déclarée officiellement le 15 mai 2026 après la confirmation de cas liés au virus Ebola de souche Bundibugyo, la dix-septième épidémie d’Ebola en RDC s’est rapidement imposée comme une nouvelle épreuve pour le système de santé congolais. Au départ concentrée principalement en Ituri et dans certaines zones du Nord-Kivu, la maladie a progressivement gagné d’autres espaces, dans un contexte déjà marqué par l’insécurité, les déplacements massifs des populations et les difficultés d’accès humanitaire.
Dans son dernier point de situation disponible à la mi-juillet, l’Organisation mondiale de la Santé rapportait 2 124 cas confirmés, dont 828 décès, dans 46 zones de santé réparties dans cinq provinces : l’Ituri, le Nord-Kivu, le Sud-Kivu, le Haut-Uele et la Tshopo.
Face à cette évolution, le Consortium international pour les droits humains au Congo (CIDHC) estime que l’heure n’est plus seulement à la mobilisation sanitaire. Elle est également à l’évaluation.
Pour son co-président, Maître Jean-Paul Paluku Ngahangondi, les autorités et leurs partenaires doivent accepter de regarder sans complaisance ce qui fonctionne, mais également ce qui ne fonctionne pas.
« La progression de la maladie à virus Ebola appelle aujourd’hui à une évaluation sérieuse, indépendante et sans complaisance de la réponse apportée par les autorités publiques et leurs différents partenaires », soutient-il.
La particularité de cette nouvelle épidémie réside aussi dans le contexte dans lequel elle se développe.
Dans l’Est de la RDC, les équipes sanitaires doivent composer avec l’insécurité, les déplacements de populations, les difficultés d’accès à certaines zones et les mouvements transfrontaliers. L’OMS considère ces facteurs comme des obstacles importants à la surveillance, au suivi des contacts et à la prise en charge des patients.
Dès les premières semaines, les autorités et leurs partenaires avaient pourtant mis en avant l’expérience accumulée par la RDC dans la lutte contre Ebola. Le gouvernement avait annoncé une mobilisation de 20 millions de dollars pour soutenir la riposte, dans le cadre d’un plan évalué à 319 millions de dollars.
Cette mobilisation financière devait permettre de renforcer la surveillance, la prise en charge des malades, la prévention et le contrôle des infections, ainsi que la communication avec les communautés.
Mais pour le CIDHC, l’existence d’un dispositif et la mobilisation de ressources ne suffisent pas à garantir son efficacité sur le terrain.
De Goma à Beni et Butembo, le suivi des contacts au cœur des interrogations,L’un des principaux sujets de préoccupation soulevés par le CIDHC concerne le suivi des personnes ayant été en contact avec des cas confirmés.
Dans une épidémie d’Ebola, l’identification rapide des contacts, leur surveillance et leur orientation vers les services appropriés constituent des éléments essentiels pour interrompre les chaînes de transmission.
Or, l’OMS avait déjà identifié des difficultés liées au suivi des contacts et aux capacités d’isolement et de référence dans certaines zones affectées.
Pour Maître Jean-Paul Paluku Ngahangondi, cette situation mérite des explications.
« Pourquoi le suivi des contacts n’a-t-il pas été suffisamment robuste partout ? Pourquoi certaines communautés ont-elles continué à être exposées alors que l’expérience des précédentes épidémies d’Ebola avait permis à la RDC d’acquérir une expertise considérable ? », s’interroge-t-il.
Ces questions ne visent pas, selon le CIDHC, à minimiser le travail des équipes médicales.
Au contraire, l’organisation reconnaît les conditions difficiles dans lesquelles travaillent les médecins, infirmiers, agents communautaires et autres intervenants de la riposte.
La question porte plutôt sur la capacité des structures de décision à anticiper les difficultés, à corriger rapidement les failles constatées et à rendre compte des résultats obtenus.
319 millions de dollars : le CIDHC réclame des comptes
La question financière constitue l’autre volet majeur des préoccupations exprimées par le CIDHC.
Le gouvernement congolais avait annoncé un plan national de riposte évalué à 319 millions de dollars, avec une première contribution publique de 20 millions de dollars. Les autorités avaient également indiqué que les engagements des partenaires dépassaient les 300 millions de dollars.
Pour le CIDHC, l’importance des ressources annoncées impose une transparence à la hauteur des enjeux.
« Le CIDHC demande que soient publiés les détails de l’utilisation de ces ressources : montants reçus, bailleurs, bénéficiaires, dépenses engagées, rémunération des intervenants, achats de médicaments et équipements, ainsi que les mécanismes de contrôle et d’audit », affirme Maître Paluku Ngahangondi.
Cette demande ne constitue pas, selon lui, une accusation de détournement.
Le CIDHC insiste au contraire sur la nécessité de distinguer les soupçons des faits établis. Toute accusation de corruption ou de détournement doit être fondée sur des éléments vérifiables et faire l’objet d’une procédure régulière.
C’est précisément pour cette raison que l’organisation plaide pour un audit indépendant permettant d’établir avec précision comment les ressources mobilisées ont été utilisées.
Les agents de santé, premières victimes de la crise
Derrière les statistiques se trouvent également des hommes et des femmes exposés quotidiennement au virus.
Dès les premières semaines de l’épidémie, plusieurs professionnels de santé figuraient parmi les personnes affectées. Les rapports de situation ont également souligné les risques liés aux insuffisances en matière de prévention et de contrôle des infections.
Pour le CIDHC, la protection des personnels de santé doit donc constituer une priorité absolue.
« Les personnels médicaux et les acteurs communautaires qui interviennent dans des conditions extrêmement difficiles méritent reconnaissance et protection », rappelle Maître Paluku Ngahangondi.
Cette protection doit passer notamment par la disponibilité des équipements de protection individuelle, la formation continue, l’accès aux soins et un environnement de travail sécurisé.
Le Royaume-Uni avait d’ailleurs annoncé en mai 2026 une contribution de 20 millions de livres sterling destinée notamment aux équipements de protection individuelle, au renforcement de la surveillance et aux services d’eau, d’hygiène et d’assainissement.
Ne pas transformer Ebola en nouvel instrument de confrontation
Au-delà des aspects sanitaires et financiers, le CIDHC met également en garde contre toute politisation de l’épidémie.
Dans une région déjà profondément affectée par les conflits armés, les déplacements de populations et les crises humanitaires, Ebola ne devrait pas devenir un nouveau terrain de confrontation politique ou sécuritaire.
« Ebola est une urgence sanitaire. Elle ne doit pas être transformée en un récit exclusivement sécuritaire comparable à celui utilisé autour des groupes armés dans l’Est de la RDC », estime le co-président du CIDHC.
Pour l’organisation, la priorité doit rester la protection des populations,Les habitants des zones touchées ont besoin d’informations fiables, de soins accessibles et d’un accompagnement de proximité. Ils doivent également pouvoir comprendre les mesures sanitaires et participer à la réponse.
L’OMS souligne elle-même que l’engagement des communautés constitue un élément déterminant pour parvenir à contrôler une épidémie d’Ebola.
La responsabilité de l’État mise en avant
Pour le CIDHC, les difficultés liées à l’insécurité, aux mouvements de population ou à la logistique ne peuvent toutefois pas expliquer à elles seules les éventuelles insuffisances de la réponse.
La responsabilité première de la protection de la population revient à l’État.
Dans cette perspective, le Consortium demande notamment un audit indépendant des fonds consacrés à la riposte, la publication régulière des données épidémiologiques, le renforcement du suivi des contacts, la protection des personnels de santé et une implication accrue des communautés locales.
Il appelle également à enquêter sur toute suspicion documentée de détournement ou de mauvaise utilisation des ressources.
« L’objectif ne doit pas être de chercher des boucs émissaires, mais de comprendre ce qui n’a pas fonctionné, d’identifier les responsabilités et surtout d’empêcher que d’autres vies humaines soient perdues », insiste Maître Jean-Paul Paluku Ngahangondi.
« Ebola n’est ni une arme politique, ni une opportunité financière »
Au fond, le plaidoyer du CIDHC se veut moins une condamnation générale de la riposte qu’un appel à la redevabilité.La RDC dispose d’une expérience considérable dans la gestion des épidémies d’Ebola. Mais cette expérience ne peut produire ses effets que si les leçons des précédentes crises sont réellement appliquées et si les difficultés rencontrées sont reconnues suffisamment tôt.
Alors que la maladie continue de circuler dans plusieurs zones de santé, le défi dépasse donc la seule question médicale. Il concerne également la gouvernance de la crise, la confiance entre les communautés et les autorités, la transparence financière et la capacité de l’État à protéger les populations les plus exposées.
Pour le CIDHC, une vie perdue dans une épidémie n’est pas seulement une statistique.
« Ebola n’est ni une arme politique, ni une opportunité financière. C’est une urgence sanitaire qui exige compétence, transparence, responsabilité et respect absolu de la dignité humaine », conclut Maître Jean-Paul Paluku Ngahangondi.
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